Apprendre comment amortir sa chute

30
octobre
2017

Monica Lin Morishita

Monica Lin Morishita est une journaliste médaillée d’or, lauréate du prix national du magazine, qui a écrit pour Maclean’s, Toronto Life, Châtelaine, Canadian Living et The Globe and Mail. Elle a reçu sa maîtrise en beaux-arts en création littéraire de l’Université de la Colombie-Britannique. Pendant une décennie, elle a travaillé à la télévision sous la supervision de Chum Group Limited pour CityTV, MuchMusic, Bravo, CP24 et MZTV avant de devenir journaliste indépendante. Son travail a été généreusement soutenu par le Toronto Arts Council et le Conseil des arts de l’Ontario. L’intérêt de Monica pour le judo a commencé lorsque son mari lui a demandé de suivre des cours de conditionnement physique. Lorsque chacun de ses deux fils ont eu l’âge de fréquenter la maternelle, elle les a mis dans des cours de judo et, depuis lors, cela a évolué vers une pratique familiale. Monica travaille actuellement à l’obtention de sa ceinture noire. Elle est la championne provinciale de l’Ontario 2017 en Ju No Kata (tori). En mai, elle a reçu la médaille de bronze pour Ju No Kata (tori) aux Championnats nationaux de judo. Monica continue à concourir en Kata et a hâte de bloguer sur le judo en tant que sport récréatif.

Apprendre comment amortir sa chute.

En judo, la première chose qu’on vous apprend, c’est comment tomber. Que vous soyez débutant en judo ou ceinture noire, l’habileté la plus importante que vous apprenez est comment amortir votre chute, ce qui se dit ukemi en japonais. Cela peut sembler rudimentaire à ceux d’entre vous qui êtes nouveaux en judo, ou qui envisagez d’inscrire vos enfants au judo, mais si vous demandez à n’importe quel sensei, il sait que la capacité de tomber en toute sécurité, afin de pouvoir se relever, est essentielle pour pouvoir progresser et connaître le succès en judo. Quand on y pense, la sagesse de ce principe est monumentale. C’est un enseignement de vie important, et qui m’a vraiment interpellé en 2015.

En effet, en 2015, je me sentais très fatiguée. Je me sentais comme ça depuis des années, mais je pensais seulement que je devenais plus vieille. À l’époque, j’étais dans la quarantaine et la mère de deux garçons très actifs de 8 ans et 12 ans. Mon mari Mark et moi étions aussi au milieu de terribles rénovations. Nous avions quasiment démoli notre maison pour en construire une neuve, et nous faisons nous-même une grande partie des travaux intérieurs. Je pensais que ma fatigue découlait de tout ce qui se passait.

Malgré mon manque d’énergie, j’avais réussi à préserver quelques heures par semaine pour faire du judo, ce qui m’aidait à me libérer l’esprit. Je faisais du judo depuis des années au centre culturel nippo-canadien de Toronto. Je suivais le cours féminin, plein de femmes fantastiques qui me soutenaient. Mais toutes les semaines, je sortais des cours épuisée. J’avais les muscles durs et j’étais pleine de courbatures après presque toutes les leçons, mais d’une bonne manière. Je me sentais bien de savoir que mon corps avait travaillé intensément.

Ce qui est bien en judo, c’est qu’on n’arrête jamais de pratiquer ukemi, peu importe à quel niveau on est parvenu. Le judo est un sport de combat, et je ne suis pas d’une nature agressive. J’ai également ressenti ce que la plupart des femmes ressentent quand elles commencent le judo alors qu’elles sont déjà adultes. J’avais peur de faire mal à mon adversaire. Et aussi, j’avais peur de me faire mal.

Pendant uchicomi, je me contractais souvent, et je résistais aux projections pour éviter de me faire mal. La pédagogie du judo est basée sur le bénéfice mutuel. Quand je me contractais, cela n’aidait ni ma partenaire, ni moi, et en fait, cela nous gênait toutes les deux. Mon sensei me disait : «Monica, aie confiance en toi! Aie confiance en ta capacité d’amortir ta chute. Tu as la bonne technique.» Il voulait que je me laisse aller. Il voulait bien faire, mais peu importe le nombre de fois qu’il me l’a dit, je ne pouvais pas m’empêcher de penser que je risquais de me blesser. Cela reflétait ma vraie vie. Combien de fois m’étais-je retenue d’écrire un fantastique article par peur de ce que les gens allaient en penser? Combien d’amis ai-je maintenu à l’écart par peur d’être blessée?

Peu après avoir obtenu ma ceinture marron, j’ai reçu des nouvelles qui allaient changer ma vie. Mes docteurs m’avaient trouvé des tumeurs suspicieuses au cou. Ils m’ont fait plusieurs biopsies dans la gorge. Ils soupçonnaient que j’avais un cancer de la thyroïde. Ces nouvelles m’ont laissé dans un état de choc. Jusque là, ce que je ne savais pas, c’est que ma fatigue ne provenait pas du fait que j’étais une mère surmenée faisant des rénovations épuisantes, mais que c’était parce que j’avais le cancer.

Les personnes atteintes de cancer ont chacune une expérience différente. Pour moi, le cancer était tout aussi effrayant qu’embarrassant. Pour une personne accoutumée à être indépendante, forte et habituée à aider les autres, devoir accepter d’être aidée était inconfortable au plus haut point. J’étais une rédactrice en pleine activité, co-présidente de l’école de mes enfants, et membre du conseil d’administration d’un organisme sans but lucratif. Comme j’étais une des chefs de file de ma communauté, je ne voulais pas que les gens sachent que j’avais le cancer. Je ne voulais pas qu’ils aient pitié de moi, qu’ils s’inquiètent pour moi, ou qu’ils me voient diminuée. Alors pendant un certain temps, j’ai gardé la nouvelle pour moi, et je ne l’ai même pas dit à ma mère.

J’avais rendez-vous pour me faire opérer et me faire enlever mes tumeurs et toute la thyroïde. C’était la première fois que je me faisais anesthésier. Je ne savais pas si mon corps allait supporter l’opération. Mon chirurgien m’avait prévenu que, même si les chances étaient infimes, il se pouvait que j’y reste. Une terrible pensée m’a alors envahie. Si je mourais sur la table d’opération, mon mari et mes enfants resteraient seuls! Comment allaient-ils arriver à survivre sans moi? Ils auraient besoin d’aide. J’ai décidé que je devais mettre fin à mon mutisme et dire à quelqu’un de mon entourage que j’avais le cancer, au cas où quelque chose arriverait. Je ne voulais pas que mon mari et mes enfants souffrent seuls, et j’avais besoin que mes amis et ma famille les aident.

L’histoire de ma récupération est à elle seule magnifique et difficile à conter ici car cela prendrait trop longtemps. Je me contenterais de dire que j’ai une magnifique famille étendue, avec les meilleurs parents qu’on puisse demander. J’ai toujours su que j’avais des amis fantastiques, mais je n’avais pas mesuré à quel point ils étaient formidables jusqu’à ce que j’aie le cancer. Pendant que j’étais clouée au lit, ce sont eux qui m’ont nourrie en me faisant des petits plats, qui m’ont aidée à faire le ménage, et qui ont pris soin de mes enfants. La vérité, c’est que c’est seulement quand on tombe qu’on voit les mains qui sont là pour vous aider à vous relever. Je ne sais pas comment je pourrais un jour les remercier de leur générosité, mais je le ferai.

Quand j’ai finalement suffisamment récupéré pour retourner au judo, j’ai constaté que les choses qui me faisaient peur auparavant ne me faisaient plus peur. Après avoir été si près de la mort, la vie ne paraît plus aussi effrayante. Certaines personnes vont moins bien après leur cancer. Heureusement, en ce qui me concerne, j’ai été mieux. Dès que le cancer a disparu, je me suis sentie en vie. Je suis revenue au judo avec une puissance renouvelée. Je n’étais plus fatiguée, ni molle. Mon esprit était vif et alerte. Je ne résistais plus aux projections. Je me laissais lancer en l’air librement, et j’avais confiance dans ma chute. De temps à autre, je reste sans souffle. Parfois, ça fait un peu mal. Mais je suis OK. Je me relève et je continue.

Je fais du kata depuis plusieurs années maintenant. Le kata est une série d’exercices d’entraînement ou de patrons exécutés avec une partenaire, ou uke. Ma uke était une maman d’une trentaine d’années, élancée aux cheveux foncés, appelée Alissa. Elle et moi pratiquons le Juno Kata qui est une forme élégante de kata, pleine de défis. Environ un an après avoir récupéré de mon cancer, notre sensei Gerald Okimura a suggéré que nous nous inscrivions à un tournoi de kata. Nous devions commencer à accumuler des points pour notre ceinture noire, et quelle meilleure manière de le faire que dans ce tournoi.

Le samedi 7 novembre 2016 Alissa et moi avons participé à l’Omnium de l’Ontario pour exécuter un Juno Kata. Comme il s’agissait du premier tournoi auquel nous participions ensemble, nous étions bien évidemment très nerveuses. Mais nous avions beaucoup pratiqué et nous connaissions toutes les séries jusque dans le plus petit détail. Nous avions passé d’innombrables heures à étudier les vidéos des anciens champions du monde. Et aussi nous avions lu des livres, et analysé nos mouvements dans le miroir et sur vidéo. Quand on réunit deux mères professionnelles travailleuses acharnées, le résultat est qu’elles se préparent trop, et vont au-delà de ce qu’elles doivent faire, quel que soit leur défi. Quand notre tour est arrivé, la foule est devenue silencieuse. Je pouvais sentir l’adrénaline monter dans mes jambes. Nos coeurs battaient fort dans nos poitrines. Nous avons donc été jusqu’au centre du tapis et nous avons exécuté notre routine au mieux de nos capacités. Puis nous nous sommes inclinées devant le shomen. Et nous sommes retournées nous asseoir avec le sentiment d’avoir donné notre maximum.

À la fin de la compétition, tous les concurrents se sont alignés. Ils ont alors annoncé les médaillés de bronze, puis les médaillés d’argent. Et à notre grande surprise, nous avons entendu nos noms : Monica Lin et Alissa Dumitru. Nous avions remporté la médaille d’or! Le juge m’a mis le ruban de la médaille autour du cou, et Alissa m’a souri. J’avais les yeux pleins de larmes. Aucun des juges, ni des spectateurs ne savait ce que j’avais dû endurer et surmonter cette année-là. Mon coeur a presque éclaté de fierté, ou peut-être était-ce de la gratitude? Un an à peine avant, j’aurais pu mourir du cancer. Mais un don précieux m’a été légué par ce passage difficile. Au cours des quarante prochaines années de ma vie, je vais vivre ma vie et mes rêves avec une clarté et une conscience spéciales.

Alissa et moi allons bientôt passer notre ceinture noire. Quelqu’un qui a la ceinture noire est quelqu’un qui a appris comment tomber avec grâce et comment avoir la force de se relever. Une ceinture noire est une ceinture blanche qui n’a jamais abandonné.

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