Les filles qui s’entraînent avec les garçons

14
avril
2019

Bernard Letendre, LL.B., LL.M.

Chef de la gestion de patrimoine et d’actifs, Canada
Manuvie

J’ai commencé à pratiquer le judo à l’adolescence et dès le début, je m’entraînais avec des filles. Pas juste en leur présence, mais avec elles. J’ai donc appris à un jeune âge, par expérience directe, que les filles, en tant que judokas, sont aussi méritantes que les garçons et ne doivent pas être sous-estimées.

Certaines de celles avec qui je me suis entraîné dans ma jeunesse ont eu une belle carrière en compétition et certaines ont même représenté notre pays sur la scène internationale avec honneur et succès. J’ai vu certaines d’entre elles lors des championnats nationaux Élite la semaine dernière, et même si nous ne nous voyons que lors de tournois de judo quelques minutes ici et là, les sentiments d’amitié et de respect envers elles n’ont pas diminué au cours des 30 dernières années.

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le judo, il s’agit d’une forme de lutte, contrairement au Muay Thaï ou au karaté, par exemple, qui sont plutôt dans la famille des sports de boxe. La différence étant importante pour ce qui suit, permettez-moi d’insister : certains styles de combats sont surtout centrés sur les coups de pied et de poings, tandis que se concentrent sur les différentes prises. Le judo utilise des prises.

Ma femme l’a essayé une fois alors que nous commencions à nous fréquenter et elle a détesté la proximité physique nécessaire à la pratique du judo. Pendant son premier et dernier cours, elle a eu le pied d’un autre élève dans la bouche (selon ses dires) et sa sueur sur son visage (ce qui est assez fréquent). Elle a été dégoûtée par l’expérience et n’y est jamais retournée (j’en entends encore parler près de 30 ans plus tard). Comme toutes les formes de lutte, le judo implique une grande proximité, des membres enchevêtrés et toutes sortes de positions étranges. J’adore le judo, mais ce n’est pas au goût de tous et plusieurs, hommes et femmes, arrêtent assez rapidement.

Tout comme dans le premier club de judo où je me suis entraîné et les nombreux visités dans ma vie, le club universitaire dans lequel j’enseigne maintenant offre des cours mixtes. Si vous faites partie de notre club, vous travaillerez avec des hommes et des femmes : toucher, frottement, pression, etc. À un certain moment, votre partenaire se retrouvera par-dessus vous à essayer de vous écraser sur le tapis pour vous maintenir au sol ou de vous étrangler avec ses jambes pour réussir une technique de soumission. Le judo est une forme de lutte et il est impossible de lutter du bout des doigts.

Les enfants et ceux qui pratiquent le judo depuis des années n’y pensent pas à deux fois, mais je trouve toujours intéressant d’observer l’inconfort manifeste des jeunes adultes qui commencent à s’entraîner avec des étudiants du sexe opposé. Il s’agit en soi d’une dynamique intéressante, mais nos étudiants viennent de partout autour du monde avec leur bagage et différences culturelles. Les nouveaux étudiants sont souvent timides et hésitants dans leur façon d’approcher les autres et les professeurs doivent souvent leur rappeler qu’ils doivent travailler avec tout le monde : petit ou grand, jeune ou vieux, avec ou sans expérience, homme ou femme.

Vous devez vous dire que c’est bien tout cela, mais quels sont les avantages? Pourquoi ne pas offrir des cours séparés pour les différents types d’étudiants, par exemple les femmes travaillent ensemble pendant que les hommes font la même chose de leur côté? (Remarque : plusieurs clubs offrent des cours pour enfants.)

Comme je l’ai déjà écrit par le passé, il y a de nombreux avantages à s’entraîner avec une grande variété de partenaires. Pensez-y : comment les nouveaux athlètes peuvent-ils apprendre de l’expérience des plus anciens si les plus avancés ne s’entraînent qu’avec ceux du même rang? Comment apprendre à se battre avec quelqu’un de plus grand ou plus gros si les judokas ne s’entraînent qu’avec ceux de même taille?

Il s’agit cependant bien plus que d’une question d’apprendre à s’entraîner avec différents partenaires. Le judo compte plusieurs buts, mais à la base, il a été conçu comme forme d’éducation morale. Ce qui est accompli dans le dojo est un chemin — ou Dō — vers quelque chose de plus grand que le fait d’être un bon combattant. En d’autres mots, le combat est une méthode et non un but. Depuis le début, le fondateur du judo, Jigoro Kano, voyait son art comme une entreprise humaniste, un moyen de répandre l’amitié, le respect et la compréhension. Comme il l’a écrit en 1936 :

« Le judo doit être aussi libre que l’art et la science des influences externes : la politique, la nationalité, les finances ou tout autre intérêt organisé. Toutes les choses qui s’y rattachent doivent être dirigées vers son objectif ultime, au bénéfice de l’humanité. » (1)

En bref, ce qui nous lie les uns aux autres est plus grand que ce qui nous sépare et le respect des autres ne devrait pas être conditionnel aux différences qui n’influencent aucunement notre humanité. Je n’aime pas travailler avec des hommes ou des femmes, car cela me rend inconfortable? Qu’arrive-t-il si quelqu’un refuse de travailler avec moi à cause de ma race, ma religion ou ma culture? Où doit-on mettre la limite?

L’un des principaux objectifs du judo est d’aider les judokas à devenir de meilleures personnes avec le développement de valeurs comme le courage, le respect et l’amitié, entre autres. L’entraînement, où on s’attend à ce que les deux adversaires offrent une opposition fougueuse, est un bon moyen de développer ces valeurs, car il place les participants dans des situations réelles lors desquelles le manque d’action envers les autres et son propre bien-être peut avoir de lourdes conséquences. Croyez-moi, vous ne penserez jamais qu’une personne qui vous inflige un étranglement triangulaire vous fait des avances inappropriées. Nous sommes là pour faire du judo ensemble. Point à la ligne.

De la même façon que le courage et la confiance en soi peuvent se développer en faisant face à nos peurs d’affronter des adversaires plus grands, plus forts ou plus expérimentés (ne serait-ce que dans notre tête), le respect et l’amitié peuvent provenir de la réalisation que la personne avec qui on s’entraîne (peu importe sa taille, son âge, son niveau, son sexe, sa race, sa culture ou sa religion) a à cœur mon meilleur intérêt dans le plus pur esprit de Jita Kyoei (自他共栄), c’est-à-dire l’esprit de bénéfice mutuel, l’un des principes fondamentaux du judo.

Dans le dojo, des hommes et des femmes de toutes les croyances, cultures, tailles et forces apprennent à lire l’autre, à interagir sur un pied d’égalité et à ne pas se laisser intimider. Dans le cas des garçons et des filles, qui seront plus tard des hommes et des femmes, ils apprennent grâce à un contact physique direct et souvent inconfortable que non seulement l’entraînement, mais toutes les interactions entre les personnes de sexe opposé (et les gens en général) peuvent et doivent être approchés dans un esprit de respect mutuel. Les préjugés sont souvent le résultat de l’ignorance. Le fait d’interagir de façon constructive et sur un pied d’égalité avec d’autres qui sont différents est l’une des meilleures façons d’apprendre à traiter les autres avec respect.

Malheureusement, aucun système d’enseignement n’est parfait, et il y a des gens qui pratiquent le judo pendant des années sans jamais assimiler les valeurs qui nous sont si chères. En judo comme dans la vie, il y a parfois de mauvaises personnes, mais ce n’est pas une raison pour abandonner le combat. Il y a beaucoup plus de bonnes personnes bien intentionnées qui comprennent, ou qui ont besoin d’une chance de voir, ou de ressentir de façon physique, un point de vue différent.

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